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mardi 12 décembre 2017

Les vessies et les lanternes


Il m'est tombé sous les yeux un article significatif, présenté comme suit: 
« A l’extérieur, une maison insignifiante, à l’intérieur, un palais royal ».
Or je vois personnellement à l’extérieur une isba traditionnelle charmante et joliment décorée, mais qui aurait besoin d’être rafraîchie, à l’intérieur un festival de mauvais goût boursouflé et prétentieux, et parmi les commentateurs, je suis la seule dans mon cas. Il ne fait pas s’étonner que le richard d’une de mes chroniques précédentes se soit indigné en recevant un cadeau simple et de bon goût, poétique et enfantin. 
Dans une isba de ce type, on s’attendrait à trouver, au vu du titre, des merveilles comme la célèbre « maison aux lions » : 




Ou bien encore dans le style de la maison du paysan enrichi Poliachov, évoqué dans une de mes chroniques (https://chroniquesdepereslavl.blogspot.ru/2016/11/un-paysan-obscur-et-miserable.html#comment-form)
Poliachov avait du goût, lui, évidemment, car il avait derrière lui toute une culture paysanne intacte, et cela le retenait de verser dans le débordement kitsch. Il n’avait pas du tout une mentalité de parvenu, bien qu’il fût, comme la plupart des riches Russes, fastueux et généreux.  Mais la paysannerie, à force d’être moquée et coupée de ses sources, en vient à se mépriser elle-même, et à rêver comme le papy de cette petite maison, d’un fatras clinquant qui représente à ses yeux « l’intérieur royal » revu et corrigé par les séries télévisées de seconde zone.
Savoir discerner le beau du laid, c’est comme savoir discerner le vrai du faux, et le bien du mal, c’est complètement interdépendant. Nos ancêtres suçaient ces aptitudes avec le lait de leur mère, ils étaient éduqués en ce sens par leur culture millénaire. Eradiquer cette culture en substituant systématiquement le toc, la contrefaçon à l’authentique, les vessies aux lanternes et le clinquant à l’or véritable est le souci constant du diable qui tient nos élites à la tête.
Dans cette perspective, la survie du folklore est vraiment une question de survie de l’âme même du peuple, au sens le plus spirituel du terme. Celui qui est éduqué dedans, ou qui en ressent l’appel et y revient, n’est plus dans le monde des vessies, il est dans celui des lanternes qui éclairent pour de bon, on ne la lui fait plus, il est relié. C’est pourquoi certains ecclésiastiques commencent à le considérer comme une thérapie. C’est une thérapie. C’est une cure de désintoxication. C’est une porte qui s’ouvre sur l’éternelle enfance du monde dont nous devrions être les participants éblouis.
Instinctivement du côté des ténèbres, qu’ils choisissent systématiquement, les fonctionnaires et les puissants d’aujourd’hui vont naturellement essayer de l’exclure de l’espace public, pour y substituer, comme à l’époque soviétique, des contrefaçons, avec beaucoup plus de mauvais goût, et consacrer l’argent public au financement de provocations d’avant-garde visant à pervertir et désespérer ceux qui les regardent et les écoutent. C’est-à-dire à infiltrer ici ce que l’Occident a de pire.
Soutenir le folklore là où il est encore vivant, c’est ma résistance.

Voici des enfants élevés dans le folklore :

 

A mon avis, ils auront moins de problèmes que les enfants rivés à leurs tablettes.

Elle avait épousé un ingénieur soviétique...


Au camp, les zeks lui avaient sculpté, avec un couteau de cuisine, sur les châlits un clavier de piano. Et la nuit, elle jouait de cet instrument muet Bach, Beethoven, Chopin. Les femmes du baraquement assurèrent plus tard qu’elles entendaient cette musique silencieuse, en suivant simplement les mouvements de ses doigts déformés par le travail d’abattage des arbres en forêt et de son visage.
Fille d’un Français et d’une Espagnole, professeur à l’université parisienne de la Sorbonne, Vera Lotard avait étudié à Paris chez Alfred Cortot, puis à l’académie de musique de Vienne. A 12 ans, elel avait fait ses débuts avec un orchestre sous la direction  du grand Arturo Toscanini.
Pianiste déjà connue, qui donnait des concerts en soliste dans de nombreux pays du monde, elle avait épousé l’ingénieur soviétique Vladimir Chevtchenko et arriva avec lui en URSS en 1938. Vladimir Chevtchenko ne tarda pas être arrêté. Vera se précipita au NKVD et commença à crier, mélangeant le russe et le français, que son mari était un homme remarquable et honnête, un patriote, et que si ils ne comprenaient pas cela, ils étaient des imbéciles, des idiots, des fascistes et si c’est comme ça, arrêtez-moi aussi…  Ce qu’ils ont fait. Et Vera Lotard-Chevtchenko allait défricher  la forêt pendant  treize ans au camp. Elle apprendra la mort de son mari au camp, et de leurs deux enfants au blocus de Léningrad.
Elle fut libérée à Nijni Taguil. Et tard le soir, courut directement depuis la gare, dans sa veste ouatinée du camp en lambeaux, à l’école de musique, frappa fébrilement à la porte, suppliant qu’on lui donnât « la permission d’aller au piano »… pour… pour « donner un concert »…
On le lui permit. Près de la porte fermée, sans oser entrer, les pédagogues sanglotaient.  On comprenait bien d’où elle était accourue, dans sa veste ouatinée déchirée. Elle joua presque toute la nuit. Et s’endormit derrière son instrument.  Par la suite, elle racontait, en riant : « Et je me suis réveillée déjà professeur dans cette école ». Vera Lotard Chevtchenko passa les seize dernières années de sa vie à Akademgorodok, près de Novossibirsk.
Elle ne se contenta pas de se reconstruire après le camp en tant que musicienne, mais elle commença à mener activement des tournées. Les billets du premier rang, à ses concerts, n’étaient pas à vendre. Ces places étaient réservées à ceux qui avaient partagé avec elles les terribles années des camps.  Si quelqu’un venait, c’est qu’il était en vie.
Les doigts de Vera Avgoustovna restèrent jusqu’à la fin de sa vie rouges, tordus, noueux, courbés, déformés par l’arthrite. Et encore repoussés de travers, après qu’au cours des interrogatoires,  les eut brisés (sans se presser, en savourant chaque coup de crosse de revolver) l’enquêteur en chef, le capitaine Altoukhov.
Vera Lotard-Chevtchenko est morte en 1982 à Akademgorodok près de Novossibirsk.

https://www.facebook.com/photo.php?fbid=1570136426406362&set=a.758262770927069.1073741827.100002300590900&type=3

Témoignage trouvé sur mon fil de nouvelles de Facebook.



sous-titres anglais.

dimanche 10 décembre 2017

L'icône des Keleynikov

En 90, j'avais participé à une expédition en Russie "sur les traces de Radichtchev", et j'y avais fait la connaissance d'Olga et de son fils Kécha, qui avait alors 12 ou 13 ans. Au départ, je m'étais demandée pourquoi Olia emmenait avec elle son gamin pour un tel voyage, mais je m'étais rendu compte assez vite que c'était le style d'enfant à y prendre un vif intérêt.
J'ai eu par la suite une longue et étroite amitié avec toute la famille, puis pour des raisons que finalement je ne m'explique pas tellement et sans doute eux non plus, nous avons été en froid.
Puis nous avons repris contact, et grâce à une icône ancienne, une icône naïve que Kecha cherchait à caser sur facebook, et qu je lui ai proposé de prendre, j'ai décidé de consacrer une soirée à de dignes retrouvailles.
Elles ont été chaleureuses, joyeuses et comme d'habitude dans la famille Keleïnikov, nous avons très bien mangé.
Kecha enseigne à présent à l'institut polygraphique, il a une barbe rousse, une jolie jeune femme à lunettes, Liéna, et un adorable petit garçon, à la bouille très russe, Kostia. Kostia, comme son père, n'est pas un enfant turbulent, c'est un enfant qui observe et qui pense!
Il y avait aussi Iouri Nozdrine, un graveur génial, et nous avons regardé les créations des uns et des autres. Comme nous sommes chez des graphistes, le mot, la lettre et le livre ont dans cette compagnie une extrême importance. On fait ses propres livres, en utilisant, par exemple, pour la couverture, un reste du kimono japonais en satin que la grand-mère d'Olia portait avant la révolution de 17! (le grand-père d'Olia, officier cosaque d'une grande beauté et d'une grande force de caractère avait réussi, pendant toute la période la plus dangereuse de l'URSS, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Staline, à échapper avec sa famille aux arrestations en déménageant systématiquement tous les trois mois).
Quelquefois ces livres sont à plusieurs exemplaires en tirage limité, d'autres sont uniques, car ils mélangent impression de gravures ou de monotypes, aquarelles, gouaches, encres...

Dans le sang brûle le feu du désir. Iouri Nozdrine
Olga Keleynikova la paresse

Iouri a une inventivité inépuisable et un monde intérieur étrange, surréaliste et grotesque, toutes sortes de petits monstres, de femmes tentatrices et de pauvres hommes emportés par leurs tentations avec un humour désabusé. Ses gravures grouillent de créatures bizarres et de textes calligraphiés, des aphorismes de son cru ou de divers auteurs. On peut les regarder pendant des heures, il y a toujours quelque chose à découvrir.
Pour ceux qui voudraient explorer cet univers foisonnant, voici son site:
A mon retour, j'ai accroché mon icône dans le coin de la cuisine destiné à cet usage. C'est ma deuxième icône de style naïf, celle qui m'a fait retrouver la famille Keleïnikov. 

C'est celle du dessous, la Mère de Dieu. Il paraît qu'elle vient de
Sibérie. Le Christ au dessus vient de Pereslavl. Les petits ornements
sont des cadeaux d'Anne Frinking, femme de l'iconographe Bernard
Frinking...


La poésie et la boursouflure

Retour à Moscou pour exécuter des démarches administratives, j'en profite pour aller voir l'exposition de figurines fabriquées par le peintre Alexandre Chevtchenko.
J'adore ce que fait Sacha Chevtchenko, longtemps Constantin Soutiaguine et lui peignaient systématiquement ensemble en plein air, et souvent exposaient ensemble, mais Sacha est allé s'installer dans une petite ville des environs de Moscou, Maloïaroslavets. Il a conservé à Moscou l'atelier qui leur était commun et nous nous rencontrions entre amis autour d'un thé, ou des crêpes de la maslennitsa.
Ses tableaux sont de vrais morceaux de vie qui capturent la lumière et la brume, une ambiance, les mouvements naturels des gens, de leurs vêtements, ils sont très évocateurs, pleins d'une poésie enfantine et un peu nostalgique.

Alexandre Chevtchenko, la rivière Troubej, à Pereslavl Zalesski


Alexandre Chevtchenko, bouquinistes à Paris

Alexandre Chevtchenko, la place Rouge

D'autre part, je vois chez lui un coffret de petites figurines pour arbre de Noël en papier mâché, mais ce n'est pas lui qui les a faites, il se contente d'essayer de les vendre, ce sont les oeuvres d'une amie peintre. Quelqu'un avait voulu les offrir à une huile, le patron d'une des plus grandes entreprises du pays, qui les avait trouvées indignes de sa grandeur, et les avait refusées avec indignation. Quand on voit ce genre de réactions, on comprend les châteaux Disneyland en série, le raid sur le Centre National de Folklore, celui sur les quarante hectares de landes protégées autour du monastère saint Nicétas: de grossiers personnages pleins de fric mais imperméables à toute espèce de poésie ou d'art véritable, qui ne comprennent que le clinquant, le kitsch et la boursouflure... Où sont les marchands russes d'avant la révolution, ou même le paysan enrichi qui s'était fait bâtir cette étonnante maison en bois abandonnée actuellement dans le nord du pays? 

Le coffret complet.





vendredi 8 décembre 2017

L'âme de la Russie confisquée par les fonctionnaires du ministère de la culture

En complément de ce que j'ai indiqué il y a quelques temps, voici la traduction d'un article de Novaïa Gazeta qui a été retiré du site du journal aussitôt publié, mais que Sergueï Starostine, grande figure du folklore russe, a conservé et republié sur sa page vkontakte.
Au vu de tout cela, il m'apparaît qu'on a mené une action vile et sournoise en vue de détruire ce que les folkloristes ont sauvé et qui régénère en partie le peuple russe en lui rendant sa mémoire, sa fierté, sa santé morale et spirituelle. Cela a été conduit délibérément, et je me fais du souci pour les archives confisquées par ces fonctionnaires scélérats qui obéissent à qui? Qui sont au service de qui? Pour qui est-il si important de ne pas laisser le peuple russe récupérer son âme? Qu'est-ce qu'un ministère de la culture qui a de tels agissements et finance par ailleurs les pièces dégénérées d'un Serebrennikov, dans le goût de ce qui sévit en occident, et probablement dans le même but?
Pourquoi est-ce toléré par Poutine qui soutient officiellement les valeurs traditionnelles russes, l'Orthodoxie?
Cette action me prouve en tous cas que le folklore est encore vivace et renaissant, assez pour déranger les démons partout à l'oeuvre. 
Et aussi que les destructions soviétiques sont poursuivies avec un zèle étrange par les capitalistes libéraux: même combat. Le serpent a plusieurs têtes et divers masques, mais un seul corps.
Pourquoi faut-il assassiner la tradition populaire ? Parce qu’elle nous unit, parce qu’elle nous recentre, parce qu’elle nous fait entrer dans un univers épique, féerique, dramatique, poétique qui nous fait passer au dessus de nous-mêmes et sublime nos destins. Le Moloch moderne n’a pas besoin de cela. C’est pourquoi le ministre libéral de la culture veut fermer ici le Centre National de Folklore. Pour que les Russes n’aient plus accès aux sources vives de leur âme, pour que meure l’entité Russie, comme meurt l’entité France, et que nous nous retrouvions tous sans défense entre les mains des créatures des ténèbres, comme des amnésiques hagards et bredouillants dont on fait ce qu'on veut. Pour que toute beauté et toute noblesse disparaissent à jamais de cette terre. 

Le 28 novembre, le Ministère de la Culture a pratiquement mis un point final à de longues années de recherches sur le folklore russe : sur son ordre, sans aucun accord ni avertissement préalable, les archives considérables du Centre National du Folklore Russe sont évacuées des lieux. Toutes ces archives qui consistent en 170 000 ouvres uniques de l’art populaire, rassemblées au cours des expéditions, les bibliothèques du centre et les résultats de ses recherches scientifiques seront mises à la disposition de la Maison Nationale Russe d’art populaire V.D. Polenov, un organisme qui ne s’est jamais occupé de recherche scientifique. Selon la décision du directeur du département de soutien gouvernemental à l’art et à la création populaire Andreï Malychev, il est proposé de façon orale aux collaborateurs du Centre de déposer une demande de licenciement volontaire.
«C’est pratiquement une opération de raid sur le centre de Folklore, dit le remplaçant de son directeur, le célèbre musicien et folkloriste Sergueï Starostine. Sans nos archives, notre activité devient impossible, et au Ministère de la Culture, on le comprend bien. »
Les rumeurs sur la liquidation approchante et définitive du Centre ont filtré milieu novembre. Une année auparavant, il avait déjà été privé de sa personne juridique par le ministère et mis à la disposition d’une structure dénommée Roskultprojekt. Les informations sur cette structure dans les sources officielles sont très rares, on sait qu’elle est dirigée par Oleg Ivanov, qui occupait auparavant le poste de vice directeur de l’Union des cinéastes de Russie de Nikita Mikhalkov et n’avait jamais eu de relations avec la recherche sur l’héritage traditionnel.  Le Roskultprojekt  a diminué de moitié le personnel du Centre et réduit plusieurs fois son financement, l’a exilé de son local et l’a envoyé avec ses archives et sa bibliothèque dans la cave de l’un des bâtiments appartenant au ministère. On avait pu alors arrêter la désintégration définitive du Centre, mais son activité avait été pratiquement paralysée.
Parmi les collaborateurs restants, une partie fut obligée de quitter le Centre au cours de l’année sous la pression de la nouvelle direction, et il ne fut même pas fourni aux autres d’étagères pour déballer les archives et restaurer le travail du Centre. Quelques jours avant l’apparition de l’information sur le démembrement du centre au nom du Roskultproject, des appels d'offres ont été lancés pour l'achat d'une garantie matérielle de plusieurs millions de roubles.  On n’a pu découvrir d’informations au sujet d’autres organisations qui pourraient être gérées par ce centre dans les sources officielles.

Le 15 novembre, sur le site change.org est apparue une pétition du centre, adressée au chef du Ministère de la Culture, Vladimir Medinski, réclamant l'arrêt de la liquidation du centre. On y disait que les collaborateurs avaient eu connaissance que l’on planifiait de mettre le centre à la disposition de la Maison de la création populaire, réseau fédéral  de Maisons et de Palais de la Culture qui ne s’occupent pas de recherche scientifique
 «Ils n’ont même aucune direction d’activité de ce genre dans leur statut, commente Starostine à propos des perspectives de fusion avec la Maison de la créativité. Il faut pour cela réécrire le statut, changer les structures… J’ai une question pour les fonctionnaires : pourquoi organiser cette pagaille et mélanger deux structures, si nous nous occupons de choses absolument différentes ? »
La pétition du Centre est adressée directement au ministre de la culture, car les collaborateurs du Centre considèrent que les fonctionnaires qui supervisent directement ce domaine au ministère fuient intentionnellement les rencontres avec eux et se taisent sur ce qui se passe. A la question naturelle du degré d’information de Medinski lui-même, Starostine répond ainsi :
« Medinski  n’est pas obligé d’être informé. Il a à la fois des conseillers et des directeurs de division qui peuvent lui expliquer ce qui se passe dans leur région. Le directeur de notre département, Andrey Malyshev, est tout simplement incompétent sur cette question, il croit que c'est une optimisation qui profitera à tout le monde. Je comprends que les fonctionnaires du ministère ne lisent pas les pétitions, mais je pense qu’au moment donné, il est important que la société commence à se prononcer sur ce thème ».
Pendant les 26 ans de son activité, le Centre de Folklore a mérité sa réputation particulière, non seulement par ses recherches, mais par ses festivals de musique, ses cours de techniques musicales locales et sa propagande en faveur de la conservation de l’héritage traditionnel. On peut seulement s’interroger, selon Starostine, sur les motifs d’une fusion avec un organisme qui n’a pas le profil, peut-être quelqu’un du ministère convoite-t-il le local du Centre  et en l’absence de bureau compétent, aucun fonctionnaire ne l’a défendu.
« L’étude scientifique du folklore est un objectif extrêmement important qui doit être décidé au niveau gouvernemental. Nous ne tolèrerons pas une approche du folklore entachée d'amateurisme » déclare à propos de la liquidation du centre Maria Nefedova. Elle dirige depuis déjà 20 ans l’ensemble Dmitri Pokrovski. Un des collectifs les plus anciens et les plus prestigieux du pays qui sut soulever dans les années 80 une énorme vague d’intérêt pour la musique populaire authentique. C’est sur cette vague qu’ont surgi non seulement de nombreux autres collectifs, mais le Centre de recherche du Folklore lui-même. 
"La vague d'intérêt pour le folklore est allée de la ville vers la campagne, dit Maria Nefedova. Elle a en bien des choses aidée la jeunesse des campagnes, qui s'y est intéressée et à commencé à s'y connaître en musique populaire, à prendre conscience d'elle-même. Lors d'une expédition au Kouban, à notre requête de faire connaissance avec les interprètes locaux, on nous a demandé: et quels collectifs vous intéressent, les fokloriques authentiques ou les populaires?"
Jusqu'à une époque récente, dans le milieu des interprètes professionnels du folklore, on considérait ce dédoublement avec sérénité. Les cercles amateurs existent depuis longtemps, parallèlement au monde de la musique authentique, il n'y a entre eux pas de concurrence directe et diverses maisons de la culture offrent souvent leurs emplacements aux ensembles folkloriques. Dans la période soviétique, cependant, la situation était quelque peu différente, explique Starostine:
"Pendant plusieurs siècles, la Russie a été un pays de paysans, qui avaient leur culture immatérielle. Elle s'exprimait à travers la parole, la musique, les rites et autres. Après 1917, il fut indispensable de se débarrasser de cela qui persistait dans les profondeurs du peuple. Peut-être cet objectif n'était-il pas directement posé, mais tout au long de l'existence du pouvoir soviétique, cette culture fut remplacée par des modèles qu'on pouvait commander à un compositeur, en lui demandant de créer quelque chose "à la manière populaire". De cette façon, est apparue toute une couche de "culture de kolkhose" qui a pris sa place dans les villages en dépit de l'existence de la culture enracinée. Le peuple essaya comme il put de conserver son héritage, comprenant tout le factice de ce qu'on lui proposait, sentant cette substitution. Cela peut tenir sur une génération ou deux, mais depuis la révolution ,trois ou quatre générations se sont succédées.

Tout cet engouement pour la musique folklorique dans les années 80 a commencé parce que les chercheurs et les interprètes ont sonorisé les archives. L'intelligentsia a alors compris que dans les tréfonds de notre culture, se trouvent des choses fantastiques, que notre culture n'est pas "kolkhosienne". 

Parallèlement à la pétition qui a récolté 18 000 signatures en moins de deux semaines, Sergueï Starostine a publié une vidéo appelant à arrêter la liquidation du Centre. La communauté des folkloristes a réagi aussitôt, une vidéo a commencé à circuler sur les réseaux sous le hashtag #поддержифолк, sur laquelle des collectifs de chercheurs et d'interprètes de l'héritage traditionnel chantaient des chansons populaires et intervenaient par vidéo en faveur du Centre. Du Ministère de la Culture ne sont parvenus aucune décision écrite ni ordre signé. Selon Starostine, quand Andreï Malychev a téléphoné aujourd'hui au chef de la Maison de la créativité Tamara Pourtova, en lui donnant l'ordre d'emporter les archives du Centre, elle n'était pas moins étonnée que les collaborateurs du Centre eux-mêmes.
https://vk.com/dudach

Transmission de la tradition: Olga Fédosseïevna Sergueïeva, interprète et conservatrice de chansons russes (région de Pskov) et son élève Olga Smolianinova. 


La vieille femme transmet à sa jeune visiteuse ce qu’elle a elle-même reçu de la génération précédente. Quand le lien se perd et que la chanson disparaît, c’est une perte que rien ne pourra compenser. En occident, nous chantons et interprétons de la musique médiévale reconstituée, d’après des notations, or nous ne saurons jamais comment à l’époque on chantait et jouait tout cela : les notes ne traduisent pas les nuances du chant populaire, elles le découpent en tranche. Le chant populaire, comme d’ailleurs le chant d’église byzantin, issu lui-même de la tradition grecque et juive, est fluide comme le vent et l’eau, et doit passer de l’un à l’autre, comme un liquide d’un récipient à l’autre, comme une flamme d’un cierge à l’autre. Il y a des chants sauvés, et il y a des chants irrémédiablement perdus. Des chants qui viennent du fin fond de nos origines et qu’on n’entend presque plus : ils sont bétonnés par le tohu-bohu sonore qui nous abrutit dès le ventre de notre mère, et fait nous des muets drogués de bruit, qui supportent la radio du voisin quand elle dégueule à tue-tête une musique insupportable, agressive et monotone, mais pas le chant de quelques amis regroupés ou l’instrument de musique dans l’appartement du dessus.


Starostine, Kotov, Fiodorov, Volkov:

L'homme pécheur

mardi 5 décembre 2017

Le miracle de l'ours

On emmenait le métropolite Cyrille (Smirnov) de Kazan et de Sviaj en déportation. Par une nuit noire, il fut jeté du wagon en pleine vitesse. .


C'était un hiver de neige abondante. Le métropolite tomba dans une énorme congère, comme dans un édredon, et ne se fit pas mal. Il en sortit avec peine, regarda autour de lui, la forêt, la neige, et aucun signe d'habitation. Il marcha longtemps dans la neige épaisse et à bout de forces, s'assit sur une souche. Le froid le pénétrait jusque aux os. Sentant qu'il commençait à geler, le métropolite Cyrille se mit à réciter pour lui-même les prières des morts. Soudain, il vit approcher de lui quelque chose de très gros et de sombre, il regarda plus attentivement : un ours.
« Il va me dévorer » eut-il à l’esprit, mais il n’avait pas la force de fuir, et où ça ? Et l’ours s’approcha, flaira l’homme assis et se coucha tranquillement à ses pieds. Il émanait de l’énorme corps de l’ours de la chaleur et une bienveillance complète. Mais voilà qu’il se retourna et exposant sa panse au métropolite, s’étira de tout son long et se mit à ronfler béatement.

Monseigneur hésita longtemps, en regardant l’ours endormi, puis ne supportant plus le froid paralysant, se coucha à côté de lui, se serrant contre le ventre chaud. Il restait étendu en se tournant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, contre le fauve, pour se réchauffer, et l’ours respirait profondément dans son sommeil et dispensait son haleine brûlante.

Quand l’aube parut, le métropolite entendit le chant lointain des coqs. « Des habitations sont proches » fut l’heureuse pensée qui lui traversa l’esprit, et avec précaution, pour ne pas réveiller l’ours, il se remit sur pieds. Mais celui-ci se leva aussi et, s’étant secoué, se dandina vers la forêt. Et monseigneur, reposé, suivit le chant des coqs et arriva bientôt dans un petit village.

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Русская Церковь в советское время. Воспоминания и свидетельства

L’Eglise russe àl’époque soviétique, souvenirs et témoignages


Ignorant cet épisode, dans mon roman "Lueurs à la dérive", j'ai introduit une histoire semblable: une petite fille en fuite, perdue dans la taïga, est réchauffée par des loups. La nature est compatissante aux persécutés, et souvent plus miséricordieuse que les hommes.

lundi 4 décembre 2017

Mémoire éternelle

Saint Théodore...

Aujourd'hui, fête de l'entrée au temple de la Mère de Dieu, je me suis rendue au monastère saint Théodore sous une neige serrée, molle et épaisse. J'ai été accueillie par le carillon qu'une moniale sonnait dans le petit jour, sur le clocher éclairé comme une grosse lanterne. A l'intérieur, je suis allée placer quelques cierges, et j'ai vu qu'à la place de l'higoumène Varvara, malade au moment de mon départ, il y avait un gros bouquet de fleurs blanches et une photo encadrée: la mère Varvara n'est plus, priez pour elle, orthodoxes... Elle a suivi de peu son père spirituel, dont la mort l'avait beaucoup affectée.
Un moine que je n'avais jamais vu chuchotait sans arrêt des prières dans un coin. Certaines femmes venaient le trouver, et il leur traçait, semble-t-il, des croix avec de l'huile, sur les paupières. Je n'ai pas osé m'approcher, j'ai pensé qu'il s'agissait de ses filles spirituelles, car d'autres gens passaient devant lui sans s'arrêter.
Après l'office, on a fait une procession autour de l'église. tout était blanc, ouaté, silencieux, magique, le ciel gris vibrait de flocons. 
A la sortie du monastère, une femme m'a demandé de lui tenir un calendrier qu'elle venait d'acheter, le temps qu'elle aille aux toilettes, et je restais debout près du portail à l'attendre, le calendrier à la main, quand une autre femme s'est approchée pour me faire l'aumône! Je me suis récriée que ce n'était pour l'instant pas la peine, et l'ai adressée à la mendiante de service!
Ensuite, je suis passée au café français. J'avais l'impression que le pâtissier Didier n'avait plus trop besoin de ma présence, depuis l'arrivée de sa femme Martha, joyeuse sud-américaine, mais si... Nous avons beaucoup rigolé, avec Gilles et Lika, ce qui me plaît dans cette équipe, c'est qu'ils ne sont "pas tristes" et très gentils, c'est une bonne équipe. 
Le concert de gousli a été fixé au lendemain de la Théophanie, le 20 janvier, au café. Dima Paramonov, Romane et sans doute Yegor Strelnikov, et puis moi... 


dimanche 3 décembre 2017

Exécution du citoyen ordinaire Romanov ou bien quand même régicide rituel?


Un article de Yégor Kholmogorov

Pourquoi nous faut-il élucider si l’exécution du dernier empereur russe et de sa famille était ou non une action sacralisée.
Il est difficile de s’expliquer l’hystérie mystérieuse de notre société libérale en réaction à la nouvelle que le Comité d’Enquête sur l’affaire du régicide, dans la nuit du 17 au 18 juin 1918, fait, entre autres, des recherches sur la vraisemblance du caractère rituel de ce crime.
Il est encore plus effrayant que dès les premières minutes du débat s’y soient impliqués avec véhémence des représentants d’une des confessions traditionnelles de la Russie, le judaïsme : soi-disant, ils avaient sous les yeux une provocation antisémite. Il est plus probable que le malentendu fut provoqué par  ces mêmes journalistes libéraux qui mélangeaient (ou faisaient mine de mélanger) deux choses totalement différentes, le « meurtre rituel », c’est-à-dire un meurtre avec des motifs religieux, mystiques et l’utilisation de rituels ou d’une symbolique, et la « calomnie sanglante » , c’est-à-dire le mythe médiéval des rabbins égorgeant des enfants chrétiens pour la Pâques.  Les journalistes ont commencé à interpeller les rabbins avec la question délirante : « Est-il vrai que l’Eglise Orthodoxe Russe vous accuse d’avoir tué le tsar ? » Ce à quoi, bien entendu, les représentants de la communauté juive ne pouvaient pas réagir sans indignation. C’est un truc facile.
En réalité, il existe des meurtres rituels sataniques et occultes, on en soupçonnait aussi des sectes russes du type des khlysti. Un psychopathe solitaire peut tout à fait s’inspirer d’idées pseudo-religieuses délirantes et accomplir lui aussi des meurtres rituels.
A la différence de la « calomnie sanglante » à laquelle même la propagande hitlérienne hésitait à recourir, les meurtres rituels, commis par des satanistes, des sectaires ou des occultistes s’avèrent, hélas, une composante de notre quotidien.  Le 19 novembre, est mort dans une prison américaine le sectaire et organisateur de meurtres rituels Charles Manson.  Et le clergé orthodoxe devient de temps en temps victime des maniaques satanistes : rappelons-nous le meurtre des moines d’Optina Poustin la nuit de Pâques 1993 ou le règlement de compte de la cathédrale de Ioujno-Sakhalinsk en février 2014.
L’hypocrisie de nos « libres penseurs » est évidente : criant à un antisémitisme supposé, ils détournent les yeux de la société de faits évidents : parmi les soi-disant athées bolcheviques, il y avait plein d’occultistes, depuis le commissaire du peuple à l’éducation Lounatcharski jusqu’à l’un des principaux commanditaires du régicide, Sverdlov. Que le thème sectaire fut extrêmement fort chez les fondateurs du pouvoir soviétique, en témoignent et le culte de l’étoile rouge (que de plus, au début, on dessinait renversée) et l’étrange idée du Mausolée, qui s’explique moins par la vénération de Lénine mort que par l’espoir de le ranimer…
Tout le bolchevisme des premiers temps était empli d’une symbolique ténébreuse qui était loin d’être innocente, et dans les actions de ses leaders se faisait jour une haine non seulement politique mais métaphysique pour le tsar, le système tricentenaire précédent de la Russie et, bien sûr, l’Eglise.
Dans les documents d’enquête sur la fusillade de la famille impériale beaucoup de témoignanges réclament au minimum une étude approfondie :  les étranges graffitis laissés sur les murs, dont une partie semble absurde, et l’autre présente un sens, comme cette citation de Heine en allemand, laissée par un petit malin : «Belsatzar ward in selbiger Nacht / Von seinen Knechten umgebracht». « Balthazar fut tué cette nuit par ses serviteurs ». Balthazar était dans la Bible le nom du roi de Babylone, mais son nom fut déformé par l’auteur de l’inscription, à la place de Belsazer, il a écrit Belsatsar, pour obtenir l’écriture du titre de tsar.
Cette seule inscription met fin aux spéculations mal intentionnées des apologètes néosoviétiques sur « l’exécution du citoyen ordinaire Romanov ». On a tué le tsar. Le tsar russe. La figure sacrée et la concentration de la gouvernance russe millénaire.
« Personne ne va nier que l’empereur, même ayant abdiqué, n’est pas resté, sans aucun doute, une figure symbolique, sacrée. Le meurtre du tsar et de sa famille, qui mettait fin à l’existence de la dynastie trois fois séculaire des Romanov, haïe des révolutionnaires, fut une affaire tout à fait particulière, empreinte pour beaucoup d’un contenu rituel, symbolique » remarque l’évêque d’Iegorevsk Tikhon  (Chevkounov), secrétaire de la Commission Patriarcale pour l’étude des résultats de l’expertise des restes de la famille impériale.
C’est ici que se dissimule la cause de l’agitation bruyante de nos « libéraux ». Ce n’est pas la bonne réputation du peuple juif qu’ils défendent, rien ne rappelle la mythologie de la « calomnie sanglante » dans les circonstances du meurtre, même extérieures. Ils ne veulent pas qu’officiellement, à un niveau étatique, soit établi le fait que cette nuit là, dans la cave de la maison Ipatiev, fut tué le Tsar, et non le « citoyen », que les assassins voyaient le sens de leur action précisément dans le fait d’en finir avec la monarchie orthodoxe, en tant que point  de concentration de ces forces spirituelles qui, selon l’enseignement des pères, s’opposent au mal mondial sous toutes ses formes.
La justice russe, sans conteste, est obligée d’examiner, dans le cadre des vérifications de l’enquête, toutes les versions de ce qui s’est passé.  Bien que nous n’ayons aucun doute particulier sur le fait que tous les bourreaux de la tragédie d’Ekaterinboug étaient conscients de commettre précisément un régicide.
Mais qui défendent et qui servent ceux qui essaient d’entraîner l’enquête sur une fausse piste, suscitent la haine religieuse, tentent de «baillônner » le débat par des criailleries sur le fait qu’enquêter sur le caractère rituel du meurtre, c’est de « l’antisémitisme », la question est bien sûr, intéressante.

Ilya Glazounov: la grande expérience.




samedi 2 décembre 2017

Valeurs russes...

S. Klioutchnikov à l'accordéon diatonique: né
dans le folklore...
Les événements m'apparaissent souvent comme les éléments d'un puzzle, un puzzle beaucoup trop grand et complexe pour que j'en vienne jamais à bout, mais quelque chose se dessine à mes yeux petit à petit, et le tableau est souvent transnational et transtemporel. Petit à petit, les choses prennent leur sens en se complétant, bien que l'ensemble garde son mystère.
Ainsi, voilà un article de l'excellent blog "Russiepolitics" qui me fait tiquer: Sobianine et les 15 millions de russes inutiles ou lorsque les politiques ne peuvent dépasser leurs complexes 
Sobianine est ce maire de Moscou qui mène une politique de "rénovation" implacable à ce qui peut subsister encore d'ancien et de poétique à Moscou. C'est un homme d'aujourd'hui, c'est-à-dire de nulle part, une de ces créatures hors-sol qui décident maintenant du destin des autres. Le voilà qui déclare que 15 millions de Russes sont inutiles. Lesquels? Ceux des campagnes, des villages, ceux qui empêchent les gens comme lui de transformer la terre entière en une usine high tech dans tous les domaines de la production humaine. En cela, il rejoint tout à fait les technocrates européens au service des lobbys et des oligarques internationaux. Et poursuit du reste, version capitaliste, l'oeuvre entreprise par les bolcheviques: disparition de la paysannerie, déracinement, prolétarisation, destruction du patrimoine, comme quoi l'une et l'autre idéologie ont bien la même origine.
"Nous avons dans les villages aujourd'hui une population d'environ 15 millions de personnes qui sont inutiles, qui pour la production agricole au regard des nouvelles technologies de production ne sont pas nécessaires. Ce sont soit des fonctionnaires, soit des travailleurs sociaux ou que sais-je encore."
Les gens lucides savent bien à présent que les "nouvelles technologies de production" ont fait la malheur de la terre entière et nous conduisent à une catastrophe dont seuls les progressistes les plus endurcis et les plus âgés ne discernent pas tous les signaux sinistres, et que pour avoir une petite chance de salut (bien qu'il soit probablement trop tard) l'humanité devrait s'employer à méditer les réflexions et les propositions des penseurs et des chercheurs de l'agroécologie et de la permaculture, et non seulement aider les paysans, ces quinze millions d'inutiles, à rester chez eux et à vivre de leur terre, mais même encourager les citadins à les rejoindre, au lieu de drainer toujours plus de gens vers la capitale, qui s'étend comme une tumeur monstrueuse, pour leur faire mener une vie d'esclaves appointés jusqu'au jour du désastre inévitable. Mais non, Sobianine appartient visiblement à la Caste. Il lui faut achever ces inutiles, faire de Moscou "une vraie ville capitaliste", et promouvoir l'agriculture ravageuse du profit.
En revanche, j'ai vu aussi plusieurs articles où Poutine se prononce pour une agriculture bio en Russie. Où il propose des terres à ceux qui veulent les cultiver, parfois gratuitement. Alors?
Parallèlement, et sans doute est-ce un pur hasard, le ministère de la Culture, comme je l'ai déjà dit, s'attaque au Centre National du Folklore, j'ai trouvé à ce sujet une vidéo qui explique les tenants et les aboutissants. Ce centre, fondé en 1989 par des étudiants enthousiastes, a recueilli des centaines de milliers d'enregistrements vidéos et audios du patrimoine immatériel de la tradition russe. Il s’attache, selon la vidéo, à déchiffrer "le code de l'âme russe", et c'est bien de cela qu'il s'agit. du jour au lendemain, ce Centre a été vidé de ses archives et ses collaborateurs invités à se mettre d'eux-mêmes au chômage. Des pétitions circulent, des actions sont organisées. Car c'est évidemment vexant pour des fonctionnaires qui ont perdu la leur depuis longtemps, l'âme russe existe, la tradition subsiste, et si d'énormes destructions ont eu lieu dans le patrimoine architectural, matériel de la Russie, son patrimoine immatériel a été moins touché que chez nous. Il y a là un petit foyer vivace, un feu qui ne demande qu'à prendre. Les cosaques qui ont reconstitué en partie leurs communautés et retrouvé leurs fonctions se réapproprient souvent leurs chants grâce aux ethnomusiciens tels que Skountsev et son Cercle Cosaque qui ont recueilli, enregistré, assimilé et chanté eux-mêmes ce qu'ils avaient reçu des derniers vieux qui en étaient dépositaires. Ce feu vivace est l'objet de la haine des libéraux, c'est là l'émanation de la sainte Russie qui s'obstine, et même de la Russie antérieure, païenne, c'est le souffle de la terre qui passe à travers le béton et le plastique, et vient nous émouvoir et nous rendre à nous-mêmes. Dans la ligne de Poutine, du retour aux valeurs russes, de la défense de l'identité russe, ce Centre devrait être l'objet d'une attention particulière, il devrait crouler sous les subventions, les ensembles devraient se produire dans toutes les villes et sur toutes les ondes, et du reste, l'Eglise, elle, a compris la valeur de tout cela et commence à s'en occuper. Mais le ministre ferme grossièrement le Centre. en revanche, peut-être va-t-il promouvoir toutes les contrefaçons de folklore que depuis l'époque soviétique on met en vitrine, avec danseurs acrobatiques et sourires mécaniques, la mécanique, c'est accessible aux fonctionnaires dévoués à la Caste, pas la spontanéité, la grâce et la poésie de l'art collectif authentique et ancestral.
Je tombe sur un autre article de RT, cette fois, au sujet de Poutine qui s'associe au centenaire de la restauration du Patriarcat orthodoxe en Russie: Vladimir Poutine a rappelé l'importance des valeurs traditionnelles en participant ce 1er décembre 2017 au synode des évêques du Patriarcat de Moscou, une première pour un président russe. «Nous observons dans de nombreux pays l'érosion des valeurs traditionnelles, ce qui mène à la dégradation de la société [...] L'indifférence et la perte des valeurs repères aboutissent au radicalisme, à la xénophobie et aux conflits religieux», a déclaré le chef d'Etat russe devant le patriarche Kyrill et quelque 350 responsables religieux réunis dans la cathédrale du Christ Sauveur à Moscou
Alors?
En France, les gens pensent que Poutine, qu'on l'injurie ou qu'on l'adule, est un dictateur, un dur, un tatoué qui fait ici la pluie et le beau temps. Or je vois toutes sortes de taupes libérales parmi ses fonctionnaires ou dans les médias, prendre le contre-pied de ce qu'il soutient avec une insolence dont ne seraient pas toujours capables des fonctionnaires de Bruxelles, avec une liberté dans la trahison et dans le mépris de la Russie qu'on ne se permettrait peut-être pas à l'ouest. 
Je n'ai pas de réponse à cette énigme. Seulement des suppositions. Et une certitude: il faut prier, prier beaucoup. Appeler tout le défilé des saints et des martyrs, et des petites gens d'autrefois à notre secours. Car la Russie est notre dernière arche. Et dans ses cales, les rats ne manquent pas...
Tout ce qui subsiste de la poésie minutieusement expulsée du monde contemporain par plusieurs générations de fourmis en costar est susceptible de faire comprendre au pitoyable résultat de leurs manipulations ce dont on l'a privé. C'est pourquoi du passé, il faut obligatoirement faire table rase, qu'on soit bolchevique ou banquier.
Transmission de la tradition: Olga Fédosseïevna Sergueïeva, interprète et conservatrice de chansons russes (région de Pskov) et son élève Olga Smolianinova. La vieille femme transmet à sa jeune visiteuse ce qu’elle a elle-même reçu de la génération précédente. Quand le lien se perd et que la chanson disparaît, c’est une perte que rien ne pourra compenser. En occident, nous chantons et interprétons de la musique médiévale reconstituée, d’après des notations, our nous ne saurons jamais comment à l’époque on chantait et jouait tout cela : les notes ne traduisent pas les nuances du chant populaire, elles le découpent en tranche. Le chant populaire, comme d’ailleurs le chant d’église byzantin, issu lui-même de la tradition grecque et juive, est fluide comme le vent et l’eau, et doit passer de l’un à l’autre, comme un liquide d’un récipient à l’autre, comme une flamme d’un cierge à l’autre. Il y a des chants sauvés, et il y a des chants irrémédiablement perdus. Des chants qui viennent du fin fond de nos origines et qu’on n’entend presque plus : ils sont bétonnés par la tohu-bohu sonore qui nous abrutit dès le ventre de notre mère, et fait nous des muets drogués de bruit, qui supportent la radio du voisin qui dégueule à tue-tête une musique insupportable, agressive et monotone, mais pas le chant de quelques amis regroupés ou l’instrument de musique dans l’appartement du dessus.
Pourquoi faut-il assassiner la tradition populaire ? Parce qu’elle nous unit, parce qu’elle nous recentre, parce qu’elle nous fait entrer dans un univers épique, féérique, dramatique, poétique qui nous fait passer au dessus de nous-mêmes et sublime nos destins. Le Moloch moderne n’a pas besoin de cela. C’est pourquoi le ministre libéral de la culture veut fermer ici le Centre National de Folklore. Pour que les Russes n’aient plus accès aux sources vives de leur âme, pour que meure l’entité Russie, comme meurt l’entité France.
a écouter:


jeudi 30 novembre 2017

En quête et enquête

Avant-hier, expédition à Yaroslavl. Nous sommes partis à 11 h. Arrivés à l’ouverture du bureau qui nous attendait, nous avons stagné une heure et demie dans le couloir, devant la porte des toilettes, pour une raison mystérieuse, une famille d’Asie centrale est passée avant, et cela a pris tout ce temps. Ilya pense que c’est voulu, pour décourager les gens. C’est vrai que c’est décourageant, sans son aide, je n’y arriverais pas.
Ensuite, dans le bureau, cela a encore pris au moins une demi-heure, examen minutieux de toutes les pièces. Enfin, nous sommes ressortis avec l’attestation de remise du dossier, le permis de séjour sera en principe délivré en mai. Mais en attendant, il me faudra quand même aller en France en février.
Après cela, Ilya et sa mère ayant des choses à faire, je me suis fait déposer dans le centre commercial Aurora, car ma fatigue, mon genou et la tempête de neige ne me poussaient pas à la visite du Kremlin. Jolies boutiques, mais je suis fauchée. Jolies boutiques, quand même. On peut s’équiper entièrement à cet endroit, c’est bon à savoir. Après les avoir passées en revue en traînant la patte, j’ai échoué dans un café, où j’ai commandé un sandwich et un dessert, je n’avais rien bouffé depuis le matin. Commence une longue attente. Je passe en revue Facebook et mes mails sur le téléphone, j’écris un passage que je veux intégrer dans mon livre. Une musique idiote me bat dans les oreilles. Comment les gens font-ils pour écouter cela à longueur de temps sans devenir dingues et pourquoi méprisent-ils leur propre musique pour se livrer à cette merde monotone et obsédante qui détruit les nerfs et probablement les structures des cellules ? Mystères du conditionnement...

J’ai attendu là quatre heures. Ilya et sa mère, à cause de la tempête de neige, avaient été coincés dans des embouteillages. Retour à dix heures du soir.
J’ai regardé hier tout ce que j’ai pu trouver de représentations d’Ivan le Terrible. Le portrait le plus fidèle est semble-t-il la reconstitution de Guerassimov. Il était grand et athlétique, très fort, très entraîné, c'est-à-dire qu'à l'époque, un homme de l'aristocratie maniait des armes, portait casque et cote de mailles, montait à cheval, chassait et se battait, ce n'était pas un produit en costar conçu entre un ordinateur et une imprimante de bureau... Il te balançait une gifle, tu restais collé sur le mur d'en face, c'est ce que je décris, tout va bien. Mais en vieillissant, il était devenu gros et pourri d’arthrite, trop de bouffe et trop d’alcool. Il ressemblait énormément à son aïeule Sophie Paléologue, il avait une tête de Grec, en fait. Et pourtant, il se méfiait des Grecs, qu'il soupçonnait toujours d'uniatisme, je pense qu'il n'aurait pas apprécié le partiarche Nikon, responsable du schisme des vieux-croyants, ce schisme n'eût pas eu lieu avec Ivan le Terrible. Quelqu’un le décrit comme laid, il avait un grand nez aquilin ou même carrément crochu, mais il aurait fallu le voir jeune, et vivant, pour se rendre compte, un Anglais lui décrit des « traits harmonieux » à 27 ou 28 ans. Guerassimov lui donne une expression terrible  et hagarde, mais l’avait-il vraiment, je veux dire en permanence ? Il donne une expression débile à la reconstruction de son fils Féodor, or je suis convaincue qu’il ne l’était pas, et j’écoute une conférence qui le démontre : il était orienté vers la prière et serait devenu moine s’il avait occupé une autre position, il était doux mais pouvait être ferme. Pour un savant soviétique, ou pour un émissaire anglais, la version de la débilité était crédible, bien sûr, mais pas pour un chrétien orthodoxe… Donc il y a une part d’interprétation personnelle dans la façon dont ces personnages sont représentés. Reste que le tsar avait la figure d’un être passionné, sensuel et prédateur, et on a du mal à y associer la foi brûlante qui était en même temps la sienne, son sens artistique, qui lui faisait composer de la musique, apprécier l’iconographie, son talent littéraire et sa culture. Tout cela devait apparaître dans son comportement, que nous ne voyons pas, ses expressions, son regard, et les peintres du XIX° ou Guerassimov lui-même en font toujours un personnage sombre et méprisant au masque grimaçant. Des étrangers témoignent de son charme, du timbre agréable et de la persuasion de sa voix. Ne pouvait-il pas se montrer drôle, charmeur ou même touchant ? Ne pouvait-il pas embobiner les gens, les séduire ? J’ai pris ce parti dans mon roman, en pensant souvent à celui d’Eisenstein, dont je crois qu’il est finalement le plus ressemblant, et pareil pour Fédia Basmanov, qui devait être plus proche de celui d’Eisenstein que de celui que j’ai vu dans ce film idiot avec Igor Talkov…
De sorte qu’avec ce visage aux traits si marqués, il pouvait avoir une sorte de beauté royale et impressionnante. Il avait de grands yeux, certainement très captivants, enfoncés dans les orbites, son regard devait correspondre à ce que je décris : magnétique, hypnotique, sarcastique… que ce regard pût devenir glaçant et son visage effrayant, je n’en doute pas, évidemment, et j'en parle!
A propos du tsarévitch Ivan, le conférencier dit que le crâne est en trop mauvais état pour pouvoir affirmer avec certitude que son père ne l’ai pas tué et réciproquement. Le crâne était en petit morceaux quand on a ouvert le sarcophage. Et que la présence de substances toxiques ne signifie rien, car on utilisait des médicaments qui en contenaient. Je me sens plus sûre de moi, vis-à-vis de ma thèse qui n’est pas infirmée. Un mercenaire français a beaucoup plus tard rapporté le bruit qu’il avait vraiment frappé son fils mais qu’il serait mort des suites d’un pèlerinage, cependant ce n’est pas vérifiable. Je pense qu’il l’a tué, involontairement, mais il l’a tué. C’est pourquoi il a quitté la Sloboda à pied en déclarant que l’endroit était maudit. Sinon, pourquoi l'aurait-il fait?


Cette illustration me paraît assez convaincante. 
Bon, il n'a pas l'air franchement rigolo, mais dans ses
moments pas rigolos, je lui verrais bien cet air-là. Et
les traits du visage correspondent.


Etonnant et inconnu de moi jusqu'alors,
possible portrait du tsar sur un canon livonien....



dimanche 26 novembre 2017

Une lueur dans la grisaille

Les caisses de la gare routière étaient toutes fermées, aujourd'hui, un écriteau nous priait d'acheter nos billets dans le bus. Celui-ci arrivé, nous avons attendu des heures dehors, en plein vent glacial: il fallait vérifier les passeports de chaque voyageur et leur rédiger un billet en bonne et due forme. Excédée et malade, je vais dans un deuxième bus arrivé entre temps, mais cela n'est pas plus rapide, et une fois installée, je me gèle encore une demie heure avant que le truc ne démarre et que le chauffage ne fonctionne.
C'était un vrai tortillard, s'il y avait eu des pâquerettes, le chauffeur n'aurait eu qu'à se baisser pour les cueillir au passage. Et près de Moscou, un bouchon, pas trop épouvantable, et à sa faveur, j'ai vu,  cerné par les barres de béton et les garages, zones et centres commerciaux divers, au milieu d'un cimetière tout gris, l'éclat rouge d'une veilleuse solitaire que quelqu'un avait déposé sur une tombe.Il faisait presque nuit, avec ces lueurs malsaines que jettent sur les disgrâces des banlieues les phares des voitures et les lampadaires le long des routes, et cette toute petite lumière rouge, dans un chaos d'arbres sombres et nus et de croix métalliques, veillait je ne sais quel défunt.
Ensuite, je me suis précipitée, en métro, à travers tout Moscou, pour rejoindre la famille Skountsev à l'église saint Dmitri Donskoï. C'était le "bal cosaque", c'est-à-dire qu'en plus d'apprendre à chanter leur folklore aux paroissiens, ils leur apprennent à danser. Au début, il n'y avait pas trop de monde,et ce n'était pas trop chaud, mais ensuite l'ambiance s'est installée. Tout cela se pratique avec les gosses qui grandissent là dedans, trésor pour eux inestimable: cela les rendra plus intelligents que n'importe quel ordinateur, plus sûrs d'eux et plus humains. Je regardais ces gens danser, de tous âges, et je les voyais tous reliés les uns aux autres: ces danses sont faites pour réunir et pour communiquer, quelque chose s'installe entre tous les participants, un courant circule, et tous avaient l'air heureux. La musique elle-même fait du bien à l'âme, au corps, aux nerfs. Les gens qui suivent les cours régulièrement se sont complètement réappropriés leur tradition perdue et s'y sentent tout à fait à l'aise. Elle cimente le groupe, les participants chantent ensemble, échangent des recettes ou des enregistrements, cousent des costumes.
A la fin de tout cela, les membres du cours, leurs enfants et la famille Skountsev ont enregistré une vidéo destinée à protester contre le projet de fermer le Centre National de Folklore. Ils ont exprimé leur vœu que cela n'arrive pas et chanté en choeur.
Je n'ai pas une haute idée des fonctionnaires russes, non plus que de n'importe quel pays, et je crois qu'ils sont à la fois coupés de leur sol et de leur peuple et vendus aux plus offrants. Pourquoi faut-il fermer ce centre, alors que si les gens revenaient à leur culture originelle et originale, ils y puiseraient une grande force morale, une fierté, un bonheur qui ne coûte pas cher, un développement harmonieux, une cohésion nationale, une grâce qui les tiendraient éloignés de la drogue, peut-être même de l'alcool, de la débauche triste et de la vulgarité, bref de tout ce qui mine les sociétés contemporaines? Poser la question, c'est déjà y répondre. C'est sans doute pourquoi l'Eglise semble commencer, au contraire, à favoriser la transmission du folklore.
J'ai reçu d'une amie russe un article qui établit le tableau clinique de la société russe gangrenée par le capitalisme occidental qui cherche à tout pervertir, et je sens le communisme sous-jacent: il manque à la Russie un "ciment idéologique" et une main ferme, bonjour Staline. Sur la description clinique, je suis d'accord, sur le capitalisme occidental également, et tous les pourrisseurs doivent trouver ce qu'il faut de complices chez les fonctionnaires vendus ou les libéraux. Mais la solution serait le retour à une situation précédente qui a largement contribué à l'installation de la situation actuelle? Qui a commencé à détruire toutes les valeurs russes, la foi russe, les traditions et la culture russe, qui a persécuté tous les plus grands génies du début du XX° siècle, détruit le patrimoine, méprisé la culture populaire qui n'était plus représentée que par des formations "folkloriques" très éloignée de l'esprit de la tradition, avec des danseurs et chanteurs dressés au sourire mécanique? Qui a détruit la paysannerie, les cosaques? Persécuté l'Eglise? Décrété qu'avant 17, le peuple était un misérable obscur titubant dans les ténèbres?
Evidemment, quand on considère que les valeurs russes sont les valeurs soviétiques, parce qu'on n'en a pas reçu d'autres et que l'on ne peut pas comparer, ou qu'on voit son histoire à travers les lunettes de l'idéologie inculquée, on reste dans la fausse opposition de Charybde et Scylla.
Ce qui peut sauver la Russie, c'est la foi et les valeurs russes, c'est le retour à sa propre culture, et c'est d'ailleurs valable pour n'importe quel pays, mais il survit ici quelque chose qui s'est perdu ailleurs.
Comme je l'avais déjà dit dans une autre chronique, j'avais appris de l'ethnographe Starostine que les bolcheviques avaient convoqué tous les vielleux de Russie à un "congrès" soi-disant pour étudier leur art. C'étaient généralement des aveugles et des infirmes qui chantaient des "poèmes spirituels" en s'accompagnant à la vielle. Tous ceux qui ont répondu à l'invitation ont été arrêtés et fusillés, c'est pourquoi cette forme d'art populaire avait presque complètement disparu.
Merci bien.
A la fin du concert d'hier soir, on a chanté la célèbre chanson cosaque Любо, братцы любо qui se termine par l'évocation de Trotski et de Sverdlov qui ont "crucifié notre Mère la Russie".
Et c'est bien ce qu'ils ont fait.

il ya cent ans....



samedi 25 novembre 2017

L'archange Michel

Fleurs de givre
Visite du médecin, je me sentais mal, avec des symptômes bizarres, et cela m'arrivait quand je travaillais à Moscou, mais comme je ne rajeunis pas, j'ai appelé Ilya qui m'a envoyé son père! Il s'appelle Vladimir Vladimirovitch comme Poutine, et m'a dit que j'avais la tension dans les chaussettes, que cela était fréquent chez les gens climato dépendants et qu'il fallait boire du thé noir sucré...
Le matin, j'avais fait une grande balade avec Rosie, le long de la berge escarpée que défigurent de plus en plus de nouvelles maisons. Il faisait dans les moins dix, une neige omniprésente sous un ciel gris sombre. Ce paysage monochrome revêt une sorte de terrible beauté figée, pareille au cadavre d'une mariée sous un voile de deuil.
Tout le long du chemin, et aussi plus loin, derrière les "baraques" abandonnées, des gens laissent des ordures qui forment des décharges sauvages. spectacle aussi affligeant que celui des maisons moches qui colonisent les parages du monastère saint Nicétas et la berge où seule une minuscule chapelle rappelle le monastère qui s'y dressait, avec le cimetière attenant. Les ancêtres antérieurs à l'année 17 n'ont pas eu droit au respect exigé maintenant pour ceux qui du passé faisaient table rase...
Mais dans les temps qui viennent, il faut apprendre à avoir la vision sélective et trouver la beauté là où elle subsiste. Je me suis enfoncée dans le bois, vers le lac, sous les arches des arbres. Puis, au retour, dans ce paysage désert et à moitié profané, j'ai chanté le dernier poème spirituel que j'ai appris: "Viennent les derniers temps, se dessècheront les sources des fleuves, s'assombriront le soleil et la lune, tomberont sur la terre les claires étoiles et surgira sur la montagne escarpée l'archange Michel..."
Chanter dehors n'a pas du tout le même effet que de chanter dans sa maison. La voix s'envole, même lorsqu'on ne chante pas fort. Chose étrange, dans ce paysage de cristal immobile, le vent s'est tout à coup mis à souffler doucement sa basse discrète au travers des herbes sèches et givrées. Cela m'a rappelé un cas semblable, quand je chantais les psaumes sur les chemins méridionaux et lumineux de Cavillargues, avec mon petit chien: le vent avait poussé à ma rencontre une sorte d'immense soupir.
"Il jouera de sa trompette d'or, ah levez-vous, les vivants et les morts..."
Je voyais soudain le paysage avec d'autres yeux: réuni, une immense symphonie de lignes, de taches complémentaires. Il se déployait comme une sévère étoffe brodée par des mains célestes et je le contemplais.
C'est que la nature écoute les chants qui s'élèvent, il y en a désormais si peu... Elle reconnaît la voix humaine priante, le son pur des chants d'autrefois qui naissaient en elle et par elle, elle reconnaît la présence de l'homme qui la sanctifie en s'unissant à travers elle à son Créateur.



Hier, j'ai regardé un film sur Ivan le Redoutable basé sur divers écrits de son temps, dont les siens. Et qui je vois soudain? Oh, Kolia Sakharov, de l'ensemble Kazatchi Kroug... et Nikiforitch! Et qui incarne le prince Kourbski? Micha, dont le physique médiéval le met dans tous les castings d'époque!
Ces écrits étaient très intéressants, bien que soigneusement sélectionnés pour faire d'Ivan une sorte d'ascète. Le texte d'un Anglais parlait de sa prestance, de ses traits harmonieux et de sa voix impérieuse. On citait le discours qu'il fit à ses sujets au moment de son couronnement, mettant en cause les exactions de la noblesse envers le petit peuple et concluant: "Je serai votre juge, et votre défenseur". Il est évident qu'il prenait sa fonction très au sérieux, et s'exprimait avec beaucoup de noblesse, c'était un orateur et un écrivain. Il affirme se sentir responsable devant Dieu de chacun de ses sujets, cela sonne parfaitement sincère, d'une gravité médiévale impressionnante. Il est évident qu'il était profondément croyant et l'on se demande comment ce que d'autres textes évoquent qui n'étaient pas mentionnés ici, et sont probablement en partie calomnieux, a pu être possible. Le tsar idéal a dérapé, si l'on s'en réfère à l'Opritchnina et à tout ce qui a conduit le métropolite Philippe a lui refuser sa bénédiction au prix de sa vie. 
On récitait son canon à l'archange saint Michel "chef des armées redoutable" (l'épithète est la même pour l'archange que pour le tsar, ce qui prouve qu'elle n'était, à l'époque, absolument pas péjorative). Il est magnifique, ce canon, j'en avais déjà entendu parler depuis longtemps, j'ai même donné comme titre à mon deuxième livre le pseudonyme que le tsar avait pris pour l'écrire: Parthène le Fou. Et cherchant les paroles écrites du canon, je suis tombée sur un article passionnant sur les raisons de ce pseudonyme: Parthène (de parthenos, "vierge") le Fou (de юродивый fou-en-Christ). Aucun fou-en-Christ n'écrivant jamais rien par définition, la preuve était faite que le tsar était bien l'auteur du canon, et comme je l'avais déjà senti il y a trente ans, la fascination de celui-ci pour les fous-en-Christ n'est sûrement pas étrangère à l'affaire. Certains pensaient que le tsar avait choisi ce nom par dérision, "vierge" pour lui qui se vantait, selon certains, d'avoir défloré mille vierges, justement, mais en réalité, il s'agit au contraire d'une profonde humiliation de lui-même, car il fait probablement allusion aux vierges folles de l'Evangile qui, ayant oublié leur huile et s'étant endormies à la porte de l'Epoux ne peuvent pénétrer dans sa chambre nuptiale... Cette version est naturellement beaucoup plus convaincante, d'après le contenu du canon qui ne donne pas du tout l'impression d'une plaisanterie, et beaucoup plus fascinante.
J'ai trouvé ce canon, ici, en russe, incomplet:

Piotr Mamonov le récite dans le film de Lounguine "le tsar", cet extrait m'a permis de me rendre compte que ce n'était pas en vain que je n'arrivais pas à regarder cette oeuvre, en dépit de mon admiration pour cet acteur et pour le film "l'île".
J'ai regardé, ou plutôt survolé car ce n'est pas regardable, un autre film complètement caricatural sur le tsar et Fédia Basmanov où figure le chanteur patriote assassiné IgorTalkov.
Je me rendais compte combien tout cela était à côté de la plaque, en dépit du fait que je ne crois pas que le tsar ait été un saint et que la fumée qui l'entoure n'ai pas de feu originel. Mais je suis de plus en plus persuadée que sa personnalité était beaucoup plus complexe et intéressante que ce que l'on montre d'ordinaire.

Voici un magnifique acathiste à l'archange Michel, pour lequel le tsar avait tant de vénération: 


Dans la tourmente qui vient, ma fin de vie rejoint le tsar qui en avait marqué le début, je m'en approche, je le cherche, et peut-être qu'il me cherche aussi.




vendredi 24 novembre 2017

Tohu-bohu


Ilya Glazounov: la Russie éternelle


Je suis effrayée par la confusion, le délire qui ressort de ce que je lis dans Facebook de tous côtés, la radicalisation des positions, il va devenir très difficile de garder sa raison et son humanité. Alors que les idéologies qui nous ont déchirés et qui sont issues toutes deux par réaction, d’une conception progressiste, technique, matérialiste et mercantile du monde, tombaient en désuétude, les oligarques mondialistes les ressortent du placard. A force de mensonges, d’hypocrisie, de propagande hystérique, ils réussissent le prodige de leur rendre une partie de leur virulence, l'une justifiant l'autre, l'une radicalisant l'autre. Et tout cela est attisé par le mensonge permanent, le double langage, l'hyprocrisie et la propagande, avec tous leurs effets pervers. Les vieux fachos et antifachos bloqués dans leurs rancoeurs qui trouvent encore et toujours du grain à moudre.
Je tombe, sur les fils de commentaires des prêtres ou patriotes russes divers, sur des contradicteurs aux propos effrayants. L’un dit que les traîtres fussent-ils des millions, Staline avait bien fait de les exterminer. L’autre déclare que l’URSS, qui a à son palmarès l’emprisonnement, l’exil ou l’élimination physique de la plupart des génies russes contemporains de la révolution et des décades suivantes, la destruction d’innombrables œuvres du patrimoine civil et religieux, était « l’apothéose de l’histoire russe ». Un troisième nie les exécutions sommaires et massives du polygone de Boutovo (on le comprend, ça la fout mal)... Un quatrième nie que les files d’attente devant les magasins aient existé sous Brejnev, et traite celui qui les évoquait d’ennemi du peuple. Bref, le paradis communiste qui n’est jamais advenu a trouvé son accomplissement dans les souvenirs transfigurés d’une partie de la population russe.Pour certains, la Russie commence en 17, et pour moi, c’est là qu’elle finit, pratiquement, même si elle se survit mieux que ne se survit la France après 200 ans de république. Dénoncer les crimes communistes, c’est insulter leurs ancêtres, ils se soucient peu de leurs ancêtres précédents, les « paysans obscurs » massacrés en masse par la bande d'idéologues qui a jeté une moitié du pays sur l’autre, éveillant les pires instincts et suscitant les cruautés les plus abjectes. Le slogan irréfutable, c’est que critiquer le communisme conduit à la russophobie, je crois au contraire que la russophobie naît de l’amalgame opéré entre russe et communiste, un amalgame que j'ai essayé patiemment de désamorcer chez les occidentaux, et que ce genre d'opinion justifie, faisant le jeu de ceux qui ont intérêt à ressusciter ces confrontations d'un autre âge. C'est sur cet amalgame que repose la propagande ukrainienne, c'est grâce à cet amalgame qu'on peut mentir sur le massacre des populations civiles du Donbass ou faire de Poutine tour à tour la réincarnation de Staline ou d'Hitler, ce qu'il n'a jamais été. Cet amalgame est exactement ce qu'il faut aux ennemis libéraux de la Russie pour tenter d'en faire un épouvantail international.
D'autres m’ont reproché de « ne pas aimer la Russie contemporaine ». Non, en effet, je ne l’aime pas, qu'a-t-elle de si séduisant? J'aime la Russie éternelle, j’aime la Russie, pas ses cicatrices ni ses disgrâces soviétiques, post-soviétiques ou néolibérales, et si j’aime parfois quelque chose de soviétique, c’est une survivance russe qui a perduré envers et contre tout. Je n’aime pas les affreux meubles polis qui ont remplacé l’art nouveau ou l'art paysan fantastique et coloré. Je n'aime pas les "cottages" Disneyland de très mauvais goût ni les centres commerciaux qu'on laisse construire dans des sites merveilleux. Je n’aime ni les barrières en béton, les effrayants clapiers des années 70, ni leurs successeurs de luxe, les fourmillières pour riches de la Roubliovskoïe Chossé. Je n’aimais pas l’hôtel Rossia qui violait le vieux quartier de la Varvarka, ses palais et ses églises féériques. Je n’aime pas l’avenue Kalinine devenue le « nouvel Arbat », qui écrase si affreusement l’ancien de ses gigantesques radiateurs en béton, copie sinistre de bâtiments américains, ni la version plus high tech de « Moskva-City ». Certes, j’en ai pris l’habitude, j’ai aimé Moscou, même avec ses monstres, j’ai fait avec. Un regard poétique est capable de tout transfigurer... Mais ce qui me plaît en Russie est antérieur à « l’apothéose » ou lui a survécu de façon clandestine pour resurgir à la faveur du dernier dégel: un petit troupeau, sans doute, mais reconnaissable, accroché, fervent, à ses icônes, à ses bannières, à son histoire et à ses traditions.
Je n’aime d’ailleurs pas davantage, à Paris, la tour Maine-Montparnasse ni Beaubourg, ni la snobinarde Pyramide du Louvre que les architectes du Louvre eux-mêmes n’avaient pas prévue et qui tranche toutes les façades d’époque… Ce n'est pas la France à mes yeux. La France, c'est tout, sauf ce que la République en a fait.
Je n’aime pas la modernité, elle est laide, la laideur et la contrefaçon sont les signatures infaillibles du diable. Elle est laide, et ne nous laisse plus aucune consolation, notre seul refuge est dans l’abrutissement, sous toutes les formes à notre disposition, des médias à la drogue en passant par la débauche, nos civilisations progressistes et consuméristes ressemblent à de gros crétins enrichis par des moyens répréhensibles qui retombent peu à peu dans une débine pire que l’honnête pauvreté précédente, et s’enivrent comme des porcs pour ne pas voir ce qui les attend à l’issue de tout cela.
Pour la même raison, je ne suis pas davantage pro-libérale que pro-communiste, je suis juste prorusse et aussi profrançaise. Même si actuellement, à choisir entre les deux, je préfèrerais le communisme, ou ce qui en tiendrait lieu, car ce qui se prépare à l'ouest sera plus ravageur physiquement, moralement et  spirituellement que tout ce que nous avons connu auparavant. Je préfère m’allier aux communistes qu’aux néo-trotskistes oligarchiques occidentaux, mais il m’est impossible d’oublier les victimes des répressions, les martyrs de l’Eglise, ni les ravages culturels, pardonner oui, oublier non, calomnier encore moins.
Certains, justement, accusent ceux qui ne veulent pas oublier de ne pas vouloir pardonner, et citent à ce propos impudemment l'Evangile pour lequel ils n'ont aucune considération. D'autres encore veulent recruter le Christ dans la révolution, car il stigmatisait les riches. Le Christ apportait un message spirituel, son Royaume n'est pas de ce monde, et ne s'impose pas par la force. Ceux qui le suivent sont miséricordieux et connaissent la valeur du partage. Les marchands russes chrétiens faisaient bon usage de leur argent à l'inverse des oligarques internationaux sans foi ni loi. Or c'est à ces derniers qu'appartient maintenant le monde, à l'issue de tout ce que nous avons tous traversé comme horreurs, sous diverses bannières illusoires, et nous ne savons pas comment nous en débarrasser. L'hydre a pris de la force dans notre sang, elle entretient la confusion, la calomnie et les faux-semblants qui perpétuent les dissensions et les massacres, et je vois avec effroi qu'aucune voix juste ne pourra bientôt plus se faire entendre. Le moment est sans doute venu du retrait et de la prière, dans l'attente des derniers temps.

Ilya Glazounov: le mystère du XX° siècle